NABATEENS,
ANCETRES DES BEDOUINS
Joyau de l'art universel, Petra fascina tout autant les lieutenants d'Alexandre, les archéologues qui la redecouvrirent au XIXe siècle, et les voyageurs d'aujourd'hui. Taillée dans la pierre, la « cité rose » fut la capitale monumentale d'un peuple de caravaniers qui s'enrichit dans le commerce de la myrrhe, de l'encens et des denrées précieuses venues de l'Arabie Heureuse
Les Nabatéens habitaient le sud du Levant et le nord-ouest de l'Arabie à l'époque hellénistique et romaine. Ils font partie de ceux que les Grecs et les Romains appelaient les « barbares » et que les historiens du monde « classique », à leur suite, considèrent avec un peu de condescendance comme les « peuples périphériques ».
L'image que nous avons des Nabatéens est désormais assez précise et leur destin apparaît bien particulier : des origines arabes obscures ; puis un petit royaume établi aux marges des États hellénistiques ; puis un important royaume-client en lisière du monde romain à la fin de la République romaine et sous les empereurs Julio-Claudiens et Flaviens ; ensuite, un peuple intégré dans l'Empire romain sans y perdre sa civilisation propre ; enfin, aujourd'hui, une référence importante dans le monde arabe pour les origines de l'arabité. Ce dernier point est parfaitement justifié. En effet, l'inscription datant du IVe siècle ap. J.-C. découverte à Nemara, dans le désert de Syrie, et exposée aujourd'hui au Département des antiquités orientales du Louvre, est à la fois l'un des textes les plus tardifs en écriture nabatéenne ou araméenne, et l‘un des plus anciens en langue arabe. C'est ainsi que des savants de plus en plus nombreux pensent que l'écriture nabatéenne a donné naissance, par évolution de la graphie, à l'écriture arabe. Et les fameux papyrus découverts à Pétra en 1993 dans la grande église du VIe siècle montrent que, si les Nabatéens de l'époque byzantine utilisaient le grec pour rédiger leurs archives, ils parlaient l'arabe, puisque les noms de lieu contenus dans ces archives sont des noms arabes.
Petra, capitale de la Nabatène
La « Nabatène » est le nom, d'origine latine, que l'on donne au vaste ensemble régional où vivaient les Nabatéens. Le centre géographique et la capitale en est indiscutablement Pétra, ville antique où ont été identifiées des données archéologiques allant de l'époque édomite, antérieure aux Nabatéens (VIIe-VIe siècle av. J.-C.) jusqu'à l'époque omeyyade (VIIe siècle ap. J.-C.). Après l'époque omeyyade ce site est presque complètement abandonné, à l'exception d'un monastère au mont Aaron, et d'une réoccupation par les Croisés de deux forteresses, aux lieux-dits Al-Habîs et Wueira. La ville antique, nabatéenne, a connu un apogée manifeste entre le Ier siècle av. J.-C. et 363 ap. J.-C. On admire à bon escient la splendeur de ses façades rupestres mais il faut tout autant s'étonner du choix d'un pareil site pour implanter une ville, et qui plus est la capitale d'un royaume notoirement caravanier : entre le plateau calcaire à l'est de Pétra et la dépression de la Arabah, au sud de la mer Morte, à l'ouest, la dénivellation, en quelques kilomètres à vol d'oiseau, est de plus de 1200 mètres. Les grès nubiens où Pétra est installée sont profondément ravinés, créant une alternance de rares sommets plans, de parois abruptes, de vallées et défilés étroits, autour d'une « cuvette » centrale au relief tout de même très agité. Les circulations à l'intérieur de la ville sont donc d'une difficulté extrême. Les possibilités de liaison avec l'extérieur sont misérables : difficiles vers le nord, l'est et le sud, elles sont tout simplement impossibles vers l'ouest, en direction du Negev et de la Méditerranée. Pétra n'était donc pas prédisposée à être un carrefour caravanier – même si elle l'est devenue, au prix de voies de contournement passablement longues. En revanche, ce site a sûrement été choisi par les Nabatéens de haute époque pour ses avantages inhérents à ses défauts : cachée, inaccessible, hors des voies naturelles de passage, pourvue de buttes-refuges aux parois vertigineuses, comme Umm al-Biyârah ou Al-Habîs, Pétra offrait de remarquables possibilités défensives ; c'était une bonne cache pour des tribus qui s'enrichissaient par le commerce caravanier et pratiquaient à l'occasion le rezzou. En outre, elle disposait de possibilités en eau : grâce au cours du Wadi Moussa – qui sera plus tard « li Vaulx Moyse » des Croisés –, et grâce à une pluviosité relativement favorable, en général supérieure à 200 mm d'eau par an, dans la région environnante, ce qui est assez exceptionnel dans le sud du Levant intérieur. Cela, à condition de développer méticuleusement canalisations et citernes, ce que les Nabatéens firent de main de maître.
Ils le firent non seulement à Pétra, mais dans tout l'environnement nord et sud de la ville, ce qui leur permit de faire, sans doute dès les IVe-IIIe siècles av. J.-C., du petit pays qui s'étend du Wadi al-Hasa au nord jusqu'à la dépression du Hisma au sud, le cœur relativement fertile de leur territoire, la Nabatène.